De la quête des ancêtres à celle des « cousins ». Transformation de la fabrique généalogique dans la bourgeoisie.


Les mondes de la généalogie Colloque international Université d’Angers 2019


Diffusions et transformations d’une pratique amateur à l’échelle transnationale.

Séance 3 : Nouvelles pratiques de la généalogie et conceptions de la parenté

Intervenant :  BARTHELEMY Tiphaine[1]


« Née dans les milieux aristocratiques et bourgeois de la nécessité de montrer des preuves – de noblesse sous l’Ancien Régime, puis plus généralement d’ancienneté et d’illustration, la généalogie est une pratique constante dans ces monde sociaux tout au long du 19ème et 20ème siècle. On ne s’étonnera donc pas qu’elle le soit restée au 21ème siècle. Toutefois la fabrique notabiliaire de la généalogie c’est profondément transformée du fait du recours à l’outil informatique et aussi par les nouvelles pratiques. Ainsi c’est moins une légitimation par les ancêtres qui en constitue l’enjeu aujourd’hui que l’établissement de liens entre les vivants susceptibles de constituer un réseau de sociabilité et d’entraide, voire de communauté d’habitus. »


Tiphaine BARTHELEMY nous montre l’exemple de « la constitution d’une généalogie et d’un livre de famille pour une famille bourgeoise nantaise dont la constitution montrera comment la pratique de la généalogie c’est vue dépassée par ces « à côté », à la construction d’un légendaire familial succédant l’organisation quinquennal de cousinades, la constitution d’un site web, la rédaction d’un bulletin, le postage d’annonce, la vente d’objets, etc. Ceci servira de départ pour s’interroger sur ce que ces transformations de la pratique disent des processus de reproduction et de mobilité sociale, des usages de la mémoire et des rapports au temps dans un monde social oscillant entre ouverture et maintien de ses frontières ».

A la demande d’un lointain cousin, il lui a été demandé de participer à l’élaboration d’un livre de famille qui avait comme particularité d’être centré sur une généalogie descendante. Ils avaient un ancêtre commun aristocrate et un autre fondateur d’une conserverie. Au fil du temps l’entreprise des navires fût vendue et dans les années ’80 la conserverie fût reprise par une autre conserverie.

Dans cette famille, il y avait une mémoire orale particulière aux généalogies bretonnes, qui peut s’étendre sur cent à deux cents noms de personnes, mais sans pouvoir être vérifiée. Il restait toutefois la persistance de l’aristocratie et de la bourgeoise au XIVème siècle avec une mixité assez répandue dans ces deux sections. La généalogie des maisons (lieu d’habitat) permettait d’organiser la mémoire familiale autour des cousinades.

La rédaction de l’ouvrage avait été demandé par les plus anciens de la famille, à la suite d’un questionnement, comment conserver toutes les données dans la mémoire des enfants ? Lors de la construction de l’arbre, la recherche d’informations a été nourrie par eux-mêmes mais surtout par les alliés (les « rapportés » dans le langage courant). Il n’y avait pas de demande de différenciation sexuelle dans l’élaboration du livre. Ce point est à garder en mémoire car nous verrons plus loin comment au fil du temps, c’est construit cette famille. La liste de descendants est devenue un annuaire où l’on trouve le nom, l’adresse et la profession de chacun.

Une fois l’arbre construit, l’expertise de Tiphaine BARTHELEMY a permis de réaliser plusieurs tableaux :    
  • Une pyramide des âges établie sur 7/8 générations. La répartition géographique, grâce aux possibilités qu’offre l’outil : Geneanet 
  • Un tableau sur plusieurs siècles, des mariages et la fécondité par ménage, les décès en bas âge, ou par guerre, le nombre de religieux.ses, de célibataires. (Une parenthèse est établie ici, car on s’aperçoit que l’on met le mariage en valeur et qu’il n’existe pas de case pour des personnes homosexuelles, elles sont considérées comme célibataires, alors même qu’elles peuvent vivre en couple.)
  • Un tableau des catégories socioprofessionnelles a également été construit.

Cette étude généalogique moderne est assez différente de ce qui avait l’habitude d’être construit antérieurement.  En effet, un armateur nobiliaire, des années 1860 a choisi une construction d’arbre selon sa maison, de façon patrilinéaire et en pointant la transmission par la primogéniture. Les femmes, restent souvent au cœur de cette mémoire, par l’écriture d’un livre de souvenirs, « comment je vivais en 1900 par ex. »   L’homme fait l’arbre et ne représentent les femmes que si des parts de leur héritage sont absorbées dans l’arbre patrilinéaire, ceci essentiellement pour une question d’apport de terres, d’activités entrepreneuriales - conserveries ou sylvicoles.

Il se dessine alors, un genre d’entonnoir dans lequel, elles viennent s’absorber.

Armateur 1860 Source T BARTHELEMY


Les alliés restent en dehors de l’arbre, comme les filles et les descendantes. Les descendants alliés sont notés s’ils s’inscrivent dans un esprit d’entreprise et ont donc une valeur d’apport financer. C’est cet élément qui donne la raison au fait que les descendantes féminines ne sont pas renseignées car elles font sortir la richesse pour la mettre dans un autre lignage.  Ainsi qu’il est décrit sur cette pyramide. Les porteurs masculins de nom montre qu’ils sont issus à 80% de la bourgeoisie et à 20% de la noblesse, les femmes sont représentées par moitié-moitié.


Source T BARTHELEMY


Nous nous retrouvons ici avec deux modèles de généalogie anciens: 
  • La généalogie des descendants nobiliaires. Dont un pourcentage fait appel au passé, par l’exhortation au titre, le passé s’impose donc.
  • La généalogie des donneurs d’épouses (Alliés)

L’annuaire qui a été construit est tourné vers le présent puisqu’il inclut tous les descendants. Parmi ceux-ci, les détails de catégories socio-professionnelles permettent de voir qu’il y a une continuité d’habitus religieuse et politique initiées par les ancêtres.

Entre mémoire orale, saga familiale et faits réels. Comment la mémoire s’arrange avec la réalité.

Dans la généalogie à l’ancienne élaborée grâce à la mémoire orale essentiellement, il y a des armateurs nantais, qui ont participés au commerce triangulaire du marché d’esclaves avant la révolution. La saga familiale ne nie pas ce fait mais l’histoire est édulcorée par l’anecdote d’un navire qui coule et dont les esclaves parviennent à se libérer, ce qui permet d’en alléger la cruauté. Or parmi les jeunes descendants certains se sont tournés vers le travail dans l’humanitaire et lors d’une visite du Mémorial de Gorée (Sénégal)  ils ont trouvés leur nom inscrit parmi les responsables de cette traite, venant donner confirmation à cette saga.

En conclusion, l’élaboration de cet annuaire à permit aux nombreux descendants d’avoir leur mémoire écrite, cette fois. Beaucoup d’activités ont été entreprises comme un rassemblement familial, un site web, une boutique proposant des objets mémoriels, tournés vers la chasse et la conserverie. Ce livre est en constante évolution car les naissances sont ajoutées au fil du temps. Il a permis de créer une mémoire collective familiale. 





[1] Tiphaine BARTHELEMY, anthropologue est professeur à l’Université de Picardie Jules Verne, CURAPP-ESS. Elle a travaillé sur les partages successoraux égalitaires et les modes de reproduction sociale des agriculteurs du centre de la Bretagne, puis sur les principes hiérarchiques à l’œuvre chez les grands propriétaires fonciers. 

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